Hua Tuo (华佗), l’ « inventeur du Qigong », les carnets de JJS, page 62
- Jean-Jacques Sagot
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les carnets de JJS, page 62
Hua Tuo (华佗), l’ « inventeur du Qigong »

Bien évidemment, attribuer l’invention du qigong à un individu, fut-il mythique, est une erreur en soi. Nous reviendrons plus tard sur le fait que la dénomination qigong soit une invention récente et que le contexte (débuts de la Chine communiste) puisse alors justifier le terme « invention ».
Intéressons-nous d’abord aux origines mythiques du qigong dans la conception entendue de nos jours pour qualifier les arts gymniques de santé d’origine chinoise.
Une des premières traces de ces arts remonte à un corpus d’exercices promus par un personnage célèbre dénommé Hua Tuo. La renommée de Hua Tuo s’étend à tout le domaine de la médecine, de la chirurgie, de l’acupuncture, de l’herboristerie, des massages et pratiques magiques, bref tout l’ensemble de ce que l’on appelle aujourd’hui la « médecine traditionnelle chinoise ». Le personnage historique aurait été le médecin personnel de Cao Cao (曹操), le célèbre prince de guerre, fondateur du Royaume de Wei (l’un des Trois Royaumes). On est à la fin de la dynastie des Han Orientaux, c’est-à-dire au 2ème siècle de notre ère. Difficile d’avoir une idée bien précise des évènements historiques et du caractère réel de ces hommes de l’Histoire ancienne. Le personnage de Cao Cao est l’un des protagonistes du fameux livre Chroniques des Trois Royaumes* relatant cette période de l’histoire chinoise. Il est devenu, au fil de la tradition populaire, l’archétype du traître que l’on fait réapparaître dans des récits, fables, contes et aujourd’hui même dans des jeux vidéo. On lui attribue l’exécution de Hua Tuo, après l’avoir pourtant encensé.
S’il est certain que le personnage de Cao Cao ait réellement existé, même si faits, gestes et caractère sont sujets à caution, l’existence de Hua Tuo est aujourd’hui contestée par certains chercheurs. L’authenticité de ses techniques opératoires a été depuis longtemps remise en cause. Aujourd’hui, à la suite des travaux de l’historien et érudit Chen Yinke*, on peut penser que Hua Tuo était une figure purement légendaire personnalisant la médecine dans la Chine ancienne et dont la biographie fut largement inspirée d’un autre personnage légendaire, Jivaka, disciple de Bouddha.
La propagation du bouddhisme en Chine provoqua de nombreux amalgames entre les traditions antérieures et une nouvelle culture d’origine indienne. Les prodiges de médecins mythiques, aux confins de la magie, de l’ésotérisme et de la superstition ont alors été réattribués au gré des récits et croyances.
Que retenir aujourd’hui de ces origines très nébuleuses ? Le plus important est, en marge des approximations sur les techniques médicales, chirurgicales ou magiques, l’apparition d’une conception nouvelle. Que celle-ci s’appuie sur des techniques antérieures, c’est probable. Mais ce qui est nouveau, c’est le regroupement d’un corpus unifié et cohérent de mouvements corporels, et surtout, c’est le concept même de techniques prophylactiques.
Ainsi le médecin préserve de l’apparition de désordres de santé en engageant des techniques corporelles préventives. Alors, situer la gestuelle du qigong d’aujourd’hui dans le fil de Hua Tuo trouve ici une légitimité, non pas dans une descendance historique plus qu’approximative, mais dans une conception similaire de la santé.
Rappelons aussi le contexte culturel de l’époque, l’importance qu’eut l’écho de ces techniques corporelles dans le monde des lettrés de l’époque, en particulier dans le creuset taoïste. Quête d’immortalité (de longévité), de pureté (de santé), d’alchimie (de transformation effective), l’entendement taoïste est propice à l’accueil et au développement de ces mouvements gymniques que l’on appelle daoyin (導引). C’est pourquoi nombre de descriptions et commentaires de ces exercices furent, les siècles suivants, souvent l’œuvre de taoïstes célèbres comme Tao Hongjing ou Sun Simo (Cités par Catherine Despeux dans Le Qigong de Zhou Lüjing).
Et devinez comment Hua Tuo a baptisé sa méthode de santé par le mouvement :
Le Jeu des Cinq Animaux !
JJ Sagot
*Les Chroniques des Trois Royaumes (三国志) est la compilation des récits historiques recouvrant la période de la fin de la dynastie Han et celle des Trois Royaumes, soit la fin du II et le IIIe siècle de notre ère.
Vivier inépuisable de l’histoire chinoise, ces chroniques ont même été portées à l’écran, tel le fameux film de John Woo Les Trois Royaumes.
*Chen Yinke (1890/1960) est l’un des plus grands historiens chinois du XXe siècle, au parcours entre Orient et Occident, dont la connaissance des langues indiennes et du bouddhisme fait autorité.
L’illustration du début de l’article représente la statue de Hua Tuo au Temple Long shan à Taipei (photo de l’auteur).









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