Taichi & Art gothique (2), les carnets de JJS, page 61
- Jean-Jacques Sagot
- il y a 2 jours
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les carnets de JJS, page 61
Taichi & Art gothique (2)

Quand on ne connaît pas (ou mal) le style Wu (Wu Hao) de taichichuan, on s’étonne de certaines postures (dont les postures fondamentales). En prenant le cas de la posture An (pousser) que l’on a vue la semaine dernière à partir d’un croquis de Yang Chen Fu, on se rend dompte immédiatement de la différence tout simplement en ce qui concerne les appuis. D’un large double appui bien ancré semblable à un pilier de cathédrale et son arc-boutant, on passe à un appui unipodal !
Comment comprendre d’une part la justification théorique et d’autre part l’efficacité martiale de cette posture ? Remarquons tout d’abord son inscription dans des cercles et sphères sur lesquels s’inscrivent les points énergétiques principaux, ainsi que le respect de l’alignement du hui yin au bai hui et des trois dantian. Ensuite on voit que l’alignement vertical se dirige vers la voûte plantaire du pied d’appui, plus exactement vers le yongquan, c’est-à-dire la fontaine jaillissante.
La dénomination de ce point nous met la puce à l’oreille. C’est ici qu’il faut comprendre la particularité de la mise en œuvre de cette posture. La force adverse s’exerçant horizontalement va être « détournée » par la descente du qi vers le bas qui va l’ « embarquer » jusqu’au yongquan pour un rebond « jaillissant » jusqu’aux mains ouvertes.
Cette description théorique peut engendrer quelque doute, j’en conviens. Mon expérience pratique part de ma première poussée des mains avec Maître Liu Jishun il y a plus de 30 ans, qui m’avait déconcerté (le mot est faible) quant à son efficacité. Il m’a fallu, quelques années ensuite, rencontrer Chen Guo Fu et suivre son enseignement extrêmement rigoureux pour progresser petit à petit dans l’exécution de ce processus. Et j’atteste du même étonnement chez mes partenaires lorsqu’il s’y trouvent confrontés lors de la pratique du tuishou. Je renvoie le lecteur aux vidéos des applications martiales sur le site de la Grande Ourse.
Et l’art gothique, dans tout ça ? Nul besoin d’arc-boutant alors ? Bien sûr que si, lorsque l’on a du mal à se fondre dans la situation pour laisser venir la réponse spontanée*. Il faut alors revenir sur des fondamentaux moins risqués. Mais quand « ça marche », lorsque le fajing est limpide, quelle satisfaction !
On évoquera alors, pour rester dans l’art gothique, plutôt la montée vers l’ogive. En prenant pour exemple la posture de la Fille de Jade, on délaissera l’archétype protection/ poussée , protection d’un bras arrondi et poussée de l’autre main ouverte. En glissant une main sous l’autre, sans changement de poids, on accueille la poussée adverse dans le pied avant (comme décrit précédemment dans la posture An) pour un rebond vertical qui se propage jusque dans les mains ouvertes, les doigts vers le haut. Celles-ci ne vont pas pousser horizontalement, mais détourner la poussée adverse dans la verticale, en la faisant glisser dans le sens de l’ogive. Ainsi le partenaire sera déraciné en se sentant embarqué « vers le ciel ».
On pourra alors revenir à la considération première de la comparaison avec l’art des bâtisseurs. Schématisons en disant que la structure du style Yang s’apparente à la solidité de l’art roman tandis que celle du style Wu s’apparenterait plutôt au style gothique avec sa quête de l’épuration et de l’élévation.
JJ Sagot
*Faisons référence une fois encore à l’ouvrage de Romain Graziani « L’usage du vide ».
* La photo du début de l’article montre Maître Chen GuoFu exécutant la posture An du style Wu (montage issu de l’ouvrage de JJ Sagot sur le style Wu aux éditions Trédaniel)
* Le croquis ci-dessous provient d’un petit traité produit par Hao Shaoru, le maître de Chen, à Shanghai dans les années soixante.











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