Avant d’aborder les formules secrètes de Wu Yuxiang, les carnets de JJS, page 58
- Jean-Jacques Sagot
- il y a 5 jours
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les carnets de JJS, page 58
Avant d’aborder les formules secrètes de Wu Yuxiang
Commençons cette année nouvelle par un regard spécifique sur l’art du taichichuan.
Dans une page précédente de mes carnets, j’avais posé la question : mais qui a inventé le taichichuan ? On avait vu alors la difficulté à faire la part entre mythes et histoire et on avait évoqué l’idée de se ranger derrière les mythes. Je propose de faire une volte-face et de tenter une approche historique, en nous centrant sur une famille, celle du clan Wu, au beau milieu du XIXème siècle.
Les plus exigeants vont me questionner sur mes sources, et ils auront bien raison. Elles sont nombreuses et diverses. Evidemment, les premières sont celles qui proviennent directement de mes maîtres, ceux descendant de la branche maîtresse du style éponyme : Chen Guofu, Liu Jishun, en particulier qui furent les élèves de Hao Shaoru, celui par qui le renouveau de ce style s’est opéré au creux des années soixante à Shanghai. D’autre part, nous avons la chance que Wu Yuxiang fut un lettré et qu’il eut la bonne idée de nous laisser quelques traces de son histoire et des préceptes fondamentaux du taichichuan tels qu’ils étaient enseignés à l’époque. Et ce qui est encore plus passionnant, c’est que dans ces recoins du Hebei et du Henan, à ce moment-là, se sont croisés les maîtres fondateurs du taichichuan moderne : Chen Changxing (1771-1853), le maître des lieux à Chenjiagou, descendant légitime du clan ancestral des Chen, le fameux Yang Luchan le précurseur du style Yang, et le lettré Wu Yuxiang (1812-1880), le pionnier du style de même nom, ainsi que du style Sun à sa suite.
Alors l’histoire ? Au départ, c’est celle de trois frères, l’aîné Wu Chengqing, Wu Ruqing et le benjamin, Wu Yuxiang. Ce sont les fils de notables locaux, lettrés, riches et respectés dans une Chine sous le joug de l’impérialisme mandchou. Le père Wu prend soin d’élever ses fils dans la tradition pour qu’ils s’insèrent en bonne place dans la société. Il y adjoint cependant une dimension physique en les faisant initier aux arts martiaux, probablement un des courants de la boxe Shaolin. La famille Wu est propriétaire de nombreux bâtiments à Yongnian, dont un « magasin » (qui devait être un bâtiment à plusieurs destinations) appelé Taihe tang, dont la gestion, nous dit Liu Jishun, est confiée à la famille Chen de Chenjiagou (village du même district). Le monde des origines du taijiquan est bien petit !
C’est là, dit l’histoire, que Yang Luchan voit pour la première fois les membres de la famille Chen à l’œuvre dans leurs pratiques martiales, et que, émerveillé, il prend son baluchon pour rejoindre Chen Changxing (1771-1853), le maître des lieux à Chenjiagou. On ne revient pas sur le fameux épisode de Yang Luchan adopté comme disciple par la famille Chen, mais on se rappelle que ce dernier revient chez lui, après son long apprentissage, fort de la technique des Chen, et prêt à y ajouter sa patte pour la transformer en ce qui deviendra l’illustre style Yang. Et où s’installe-t-il pour commencer son enseignement ? Chez les Wu, et même dans le magasin Taihe tang, d’où il était parti !
Évidemment, les frères Wu, pétris de culture martiale, se rangent parmi les élèves de Yang et apprennent la longue boxe et les armes : sabre, lance, bâton. La famille Wu pourvoit au confort matériel de Yang Luchan, et le jeune Wu Yuxiang devient même précepteur de ses fils. Ses frères sont appelés à des carrières de fonctionnaires, Wu Chengqing devient le magistrat du district de Wuyang dans le Henan et Wu Ruqing, secrétaire au service judiciaire des peines, sous les ordres de son frère aîné. Wu Yuxiang, lui, reste à Yongnian où il gère les affaires familiales. Il devient le plus féru des adeptes du nouveau style. Wu poussera ensuite Yang à accepter l’invitation faite par les instructeurs impériaux à enseigner son art à Pékin où sa notoriété devient rapidement considérable. Dès lors, Yang Luchan se transforme à son tour en un personnage quasi-mythique à qui on attribue des faits exceptionnels et qui, en tous cas, va faire du taichichuan un art majeur dans le registre des arts corporels chinois. Wu Yuxiang, lui, est resté à Yongnian. On est en 1852. Yang est à Pékin et Wu se dit qu’il est nécessaire pour lui de faire un tour aux sources du taijiquan et donc d’aller voir le maître de la famille Chen, l’instructeur de Yang, celui qui fait figure de commandeur : Chen Changxing. Il est grand temps, car celui-ci a 80 ans. On raconte que, en route, Wu fera un long détour à Zhaobao où il rencontre Chen Qingping (1795-1869). Celui-ci a quelques ennuis judiciaires pour des questions foncières et Wu, grâce à ses frères bien placés, lui sort l’épine du pied. Peut-être est-ce là, hormis les complicités martiales, qu’au-delà de la différence d’âge, se noue la connivence entre les deux hommes. En tous cas, Chen initie Wu à son art et celui-ci prend la route du retour avec un bagage supplémentaire dans ses connaissances du taijiquan.
Par ailleurs, des fonctionnaires du district de Wuyang ont entre les mains des écrits retrouvés, dit-on, dans un grenier à sel, et attribués à Wang Zongyue. Ce maître était connu de la famille Chen, on dit qu’il a même été très influent, mais il existe peu de témoignages sur lui. Il est dit aussi que son patronyme le confondrait avec un célèbre boxeur de l’époque. Néanmoins, il a laissé des traces écrites authentifiées. Ces fonctionnaires zélés s’empressent de les poser sur le bureau de Wu Chengqing, devenu préfet de la région. Celui-ci, bien entendu, va les transmettre à son jeune frère qui consacre désormais sa vie au taijiquan. Cette histoire est également racontée de la façon suivante : ce serait Wu Yuxiang lui-même qui aurait découvert ces fameux traités, par hasard en furetant dans un grenier à sel où il se serait arrêté sur sa route de retour. Évidemment, on voit bien ici, à travers cette autre version, la nécessité de transformer l’histoire en éléments mythiques.
Wu Yuxiang, quoi qu’il en soit, se retrouve fort d’un solide bagage en taichichuan ainsi que dépositaire d’un précieux traité. De retour chez lui, il s’applique à établir une cohérence entre théorie et pratique, unifier les influences qui l’ont forgé et développer son école. C’est alors que naît le style Wu. Éprouvé auprès des nombreux élèves et visiteurs, peaufiné et épuré, il est déjà probablement porteur de sa spécificité : la concision et la profondeur. C’est le nôtre à la Grande Ourse, presque deux siècles après.
Wu Yuxiang le lettré s’attelle alors à la rédaction des premiers textes sur cet art émergeant. On dit même que le terme taijiquan est de sa propre inspiration, c’est en tous cas la thèse de Barbara Davis à qui on doit une étude sérieuse sur les arts martiaux chinois arguant que la famille Chen ne parle que de « treize postures » ou de « longue boxe » et que Yang Luchan, lui, évoque à propos de ces techniques la « boxe douce » ou la « boxe des changements » et ne parle pas non plus de taijiquan. Admettons…
Nous sommes prêts à aborder ces fameux textes fondateurs…. la semaine prochaine
JJ Sagot

Wu Yuxiang
Illustration d’en-tête : Musée des Arts Martiaux de Shanghai






