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Un enseignement soufi, les carnets de JJS, page 79

les carnets de JJS, page 79


Un enseignement soufi


Lors de mon beau périple en Asie Centrale cet été, subjugué autant pas les traces presqu’effacées des civilisations éteintes, citadelles dans le désert, stupas effondrées, que par les lumineuses restaurations des mosquées turquoises et madrasas dorées, j’y ai retrouvé le facétieux Nasreddine Hodja, célèbre autant ici qu’au Moyen-Orient, sinon plus.


Au cœur de la prestigieuse cité de Boukhara, à quelques mètres d’une ancienne école zoroastrienne et d’une mosquée soufie, où peut-être enseigna Avicenne, on peut le voir, juché sur son âne , le rire aux lèvres. Célèbre pour ses sublimes et déconcertantes histoires, on lui prête nombre d’aphorismes, contes et « idioties ». Ma page de carnet lui est grandement ouverte pour une de mes histoires préférées qui lui est attribuée, mais on n’en sait trop rien avec cet étonnant bonhomme. La voici :


Nous sommes dans un petit village reculé, dans l’immense steppe d’Asie Centrale. La vie y est simple et les hommes suivent les traditions ancestrales. Un jour, la nouvelle leur parvient qu’un grand Maître Soufi, dont la réputation est venue jusqu’ici, a décidé de prendre sa retraite et a choisi leur village pour s’y établir. Quelle honneur ! Alors les villageois s’affairent pour restaurer leur madrasa un peu poussiéreuse et proposer au maître de s’y installer.


A son arrivée, le maître est reçu avec de grands égards par une foule accourue de tous les environs. Il décline la proposition de s’établir dans la madrasa, préférant un petit abri à l’écart du village. Toutefois, un membre de la délégation ose lui demander s’il veut bien de temps en temps leur prodiguer des bribes de son enseignement. « Mais bien sûr ! » dit le maître et dans l’enthousiasme de l’accueil chaleureux, il propose de commencer tout de suite. Les villageois se pressent autour de lui pour entendre les premières paroles. Alors le maître les arrête et leur dit : «  Avant de recevoir mon enseignement, il faut me faire une promesse, celle d’oublier tout ce qu’on vous a enseigné jusqu’ici afin d’avoir les oreilles et le cœur vierges. Ma parole pourra être ainsi reçue sans trouble aucun ». Il ajoute : « Voyez les portes de la madrasa sont ouvertes pour accueillir tous ceux prêts à faire cette promesse et m’écouter». A ces mots, les villageois se précipitent dans la madrasa, tout heureux d’avoir la chance inespérée d’avoir pour eux les paroles de la sagesse soufie. Tous s’y retrouvent en rangs serrés. Tous ? Tous sauf un. Reste sur le parvis un quidam qui n’a pas suivi la foule. Le maître se tourne alors vers lui et lui demande : « Mais pourquoi restes-tu là, au contraire de tous ? ». Le petit bonhomme lui répond : « Ecoutez, Maître, je ne voudrais pas vous offenser et je sais que je perds grand à ne pas écouter votre parole. Mais je ne peux faire la promesse que vous demandez. J’ai eu quelques enseignements dans ma vie, plutôt simples et qui ne m’ont certainement pas emmené vers les hautes sphères de l’esprit. Comment m’en défaire ? Et surtout pourquoi les renier ? Je préfère leur rester fidèle, tant pis ! » Il ajoute « Excusez-moi, je vous prie. Et je ne veux pas abuser de votre temps, rejoignez mes amis dans la madrasa qui doivent être impatients de vous entendre et de devenir vos élèves. »


Alors le maître le regarde et lui dit en riant: « Je n’ai qu’un seul élève ici, et c’est toi. Si tu veux bien de moi, accompagne-moi et allons-nous promener pour faire connaissance. Laissons derrière nous la madrasa et contentons-nous de la terre et du ciel. »



JJ Sagot


*Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja Editions Phébus 2002


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